Femme Potomitan qui est-elle ?

August 1, 2019

 

 

« Être traumatisé c’est continuer à organiser sa vie comme si le traumatisme était toujours là, inchangé et immuable : chaque nouvelle rencontre, tout nouvel événement est contaminé par le passé »

Bessel Van Der Kolk - The Body Keeps The Score  

 

Il y a une tradition qui se perpétue de là où je suis originaire, c’est la femme potomitan ou poteau-mitan !

A l’origine, le terme Potomitan est tiré du créole et désigne le « poteau central dans les temples vaudou qui représente l’axe du monde allant de la terre au ciel et établit la communication entre le monde des humains et celui des esprits et autour duquel les adeptes dansent et déposent des offrandes afin qu’ils descendent et prennent possession des fidèles ».

Du fait de sa position centrale et son image de transmission, c’est très logiquement que le terme « potomitan » s’applique aux femmes et plus particulièrement aux mères de famille originaires des Antilles qui, de générations en générations, ont été les soutiens et les principales référantes des familles ou les hommes malgré leur présence... restent absents !

On ne considère pas pour autant que les sociétés antillaises ou caribéennes comme étant des sociétés matriarcales.

Une société matriarcale sous entendrait qu’il y ait en plus de la transmission du nom de la mère (comme dans le patriarcat avec le patronyme) une perpétuation d’un héritage, d’un capital et la continuité d'une lignée.

 

Une société matriarcale impliquerait une société pour les Femmes et faite par elles !

 

Comme vous pouvez l’imaginer les sociétés antillaises et caribéennes demeurent hautement patriarcales et la société ne reconnaît pas les enfants sans père et (sans terre).

On parle alors de matrifocalité.

La matrifocalité prend naissance dans le code noir (promulgué en 1685 par "Louis XIV le Roi Soleil !!!") qui disait dans son article 12 : "Les enfants qui naitront des mariages entre esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves et non à ceux de leurs maris, si le mari et la femme ont des maîtres différents".

 

Autrement dit, l'esclavage séparait de fait des familles et retirait la paternité à des hommes qui étaient pères !

Les hommes ne servaient que de force de travail et de géniteurs, les femmes étaient des génitrices pour entretenir et enrichir l'ancêtre du capitalisme où les seuls bénéficiaires étaient les esclavagistes et les colons !

C’est donc ainsi que les familles antillaises ou caribéennes, noires américaines et enfin toutes les familles réduites en esclavage dans tous les territoires où l'exploitation de l'homme par l'homme était un système économique rentable.

Les Femmes donnaient naissance à des enfants et "fondaient" des familles « sans père », elles vivaient seules (leurs maris et compagnons dépendaient souvent d'une autre maison), leurs enfants ne leur appartenaient pas et pouvaient pour certain.e.s leur être arraché.e.s par les propriétaires d’esclaves, sans parler des viols dont elles étaient victimes et la paternité de certains de leurs enfants qui pouvaient leur être disputée.

Elles vivaient tant bien que mal cette condition exploitées par le travail forcé.

Elles devenaient garantes de leur foyer et gardiennes des traditions et des coutumes qu'elles transmettaient elles seules à leurs enfants.

Cette situation a traversé les années jusqu’aux abolitions.

Ce n’est qu’après les abolitions, que l'on a pu constater l’héritage laissé par l’esclavage.

Non seulement, l'exploitation esclavagiste avait laissé des traces indélébiles dans le corps et l'esprit de millions d'êtres humains, mais avait ravagé leurs constructions sociales, familiales et émotionnelles !

De grandes carences sont alors devenues apparentes tant affectives, économiques et structurelles.

 

 


Si bien qu'après le modèle de la famille "démantelée", c'est le modèle du mariage : l'union sacrée d'un homme et d'une femme qui s'est vue mise en avant ...

Les Femmes antillaises ou caribéennes ont commencé elles aussi à revendiquer le statut de femme mariées, statut qui leur assurait un nom, un foyer, une famille où elles ne seraient, en principe, plus les seules à assumer la survie !

Seulement les traditions sont tenaces.

Il persiste même après la libération et l’émancipation, les stigmates laissés par le passé.

Il a été prouvé que les traumatismes se transmettent de génération en génération et que les expériences traumatiques laissent des traces aussi bien aux personnes qui les vivent qu’à leurs descendant.e.s.

Quand innocemment on débat sur la structure familiale des caribéenn.e.s on oublie de citer d'où cette construction provient et comment elle s'opère !

Cette séparation du couple par les esclavagistes et par tout le système de l'esclavage a marqué tout un peuple de cette incapacité à fonder un foyer.


Du fait que les hommes noirs aient été écartés de la structure familiale pendant la période esclavagiste cela se traduit pour leurs descendants, qui portent en eux les traumatismes laissés par l'esclavage, celui du désintéressement de la vie familiale et donc de la mère et des enfants.

 

Je ne dis pas que tous les hommes antillais ou caribéens et noir-américains sont dans ce cas de figure mais que c'est un stigmate qu'ils portent en eux et qui pour certains plus susceptibles de reproduire.

 

D'où l'importance du "black love" outre-atlantique car cela revient à un parcours du combattant de pouvoir s'unir durablement entre personnes noires tellement les obstacles à cette union sont nombreux : le racisme, le sexisme, la mysogynoir ...

 

Ce système de l’arrachement et déracinement des familles a été mis en place par les esclavagistes pour éviter en réalité le regroupement des familles noires et qu'ils se soulèvent et renversent le modèle économique mis en place et basé sur l'exploitation du travail forcé et privé de liberté.

 

Ce phénomène s'est perpétré même après l’abolition de l’esclavage avec par exemple aux Etats-Unis pendant la période ségrégationniste l'hyper-criminalisation des hommes noirs et les expéditions punitives exercées à leur encontre.

 

Puis plus tard, l’hypercarceralisation des hommes noirs qui laissaient derrière eux des femmes seules et monoparentales.

 

Les femmes noires se sont une nouvelle fois retrouvées seules en qualité de "cheffe" de famille et occupaient des emplois sous rémunérés et étaient sous éduquées.

 

C'est une tendance qui tend à s'inverser, car les femmes noires seraient aux Etats-Unis le groupe social le plus diplômé de nos jours.

 

Aussi, nous pouvons assister à la promotion de couples noir.e.s dont le couple Michelle et Barack Obama en sont devenus l'emblême.

 

 

 

Mon rapport avec la Femme Potomitan :

Je suis l'arrière-arrière-arrière petite-fille de femmes potomitan !

D'aussi loin que provienne mes souvenirs, je sais que dans ma famille il y a eu très peu de mariages ...

 

Le mariage dans les cultures afro-caribéennes ne représente pas un rite de passage comme il peut être symbolique, religieux et traditionnel dans d'autres cultures.

Feue mon arrière grand-mère était une fille mère et a eu des enfants avec des hommes qu'aujourd’hui je ne saurais identifier.

Feue ma grand-mère n’a jamais été mariée... portait le nom de sa mère et a eu 7 enfants avec 3 hommes différents.

Je sais qu'ils n’ont jamais demandé la main de ma grand-mère...

Certains ont reconnu les enfants né.e.s de leur union avec ma grand-mère et d’autres non.

J’ai grandi dans une famille où les hommes adultes et responsables (qui travaillent et s’occupent de leurs foyers) étaient absents et inexistants.

J’ai grandi avec l’image d’oncles qui n’avaient pas de père.

Je n’ai pas connu très longtemps ma grand-mère elle est décédée quand j’étais âgée de 4 ans, mais c’est UNE des représentations de la Femme Potomitan.

Elle a donné naissance à 7 enfants qu'elle a nourri, habillé, éduqué à la sueur de son front et à la force de ses deux bras

Elle a dû immigrer en France, un pays qui lui était complètement étranger, seule avec 7 enfants tout.e.s mineur.e.s et a travaillé en qualité de femme de ménage dans les hôtels parisiens, dont un que j’aperçois parfois de Gare du Nord !

A l’évocation du parcours de ma grand-mère, je sais que moi sa petite fille je suis et perpétue un cliché !

Je suis d’origine guadeloupéenne-dominiquaise, je suis mère de deux enfants de pères différents et je n’ai jamais contracté d’union ni devant la Loi ni devant Dieu !

 

Je suis la garante du bien-être de mes enfants, je veille sur elleux et surtout je demeure le parent référant !

La femme Potomitan, c’est celle qui porte TOUT sur ses épaules :
- la survie et la subsistance de son foyer et des enfants dont elle a donné naissance
- elle est la gardienne des clefs familiales
- elle n’a pas vraiment de statut et n’existe que par elle même et pour les siens
- elle n'est pas épargnée par les méfaits de la société patriarcale qui ne la reconnaît pas en tant que tel comme cheffe de famille et souffre de violences économiques
- sa charge mentale, émotionnelle, économique est colossale

Être une femme Potomitan ce n’est pas une bénédiction que beaucoup portent sans pouvoir s’en défaire.

 

Force est de constater que les femmes restent et demeurent les malheureuses perdantes d'un système patriarcal et capitaliste qui leur retire ou leur donne de la valeur !

 

Après réflexion et discussions suite à la publication de cet article, il me parait nécessaire d'ajouter que le statut de femme Potomitan peut être revendiqué par les femmes elles-mêmes.

 

Etre une femme Potomitan c'est aussi prendre ses responsabilités et se préserver de la domination, de la violence et de l'insuffisance masculine.

 

Les hommes ne jouant pas leur rôle de protecteur et de chef de famille, les femmes se voient endosser ce rôle avec volonté et hardiesse sans en subir, pour autant, les conséquences.

 

Elles embrassent corps et âme ce statut de POTOMITAN !

 

Aussi, il est utile de rappeler que d'être une femme Potomitan écartait certaines de la domination et la violence masculine que certaines avaient connu et dont certaines restent encore les témoins et victimes dans leur foyer.

 

En effet, ce statut de femme Potomitan protégeait les femmes des violences conjugales, préservait les familles de l'inceste et des viols.

Les femmes restaient les seules maîtresses de leur foyer sans être sous le joug masculin !

 

Famn Doubout !

 

 


Source photos : Know Your Caribbean

*Les Caraïbes : Les Caraïbes sont une région du globe correspondant au bassin versant de la mer des Caraïbes.

Les Caraïbes sont un sous-ensemble du continent américain.

L'espace Caraïbe se répartit en 23 États dont 18 dépendent des anciens pays colons et de 4 Etats indépendants.

 

 

**Les Antilles : Les Antilles sont un vaste archipel (groupement d'îles) réparti entre la mer des Caraïbes, le golfe du Mexique et l'océan Atlantique.

 

***Les Antilles françaises : Les Antilles françaises sont les îles françaises de l'archipel des Antilles dans la Mer des Caraïbes. Colonies les territoires encore sous domination française en 1946 deviennent des Départements d'outre-mer.

 

***Matrifocalité : Le terme de famille matrifocale désigne le système d'organisation familiale, centré sur la mère et la famille maternelle, dans les Amériques noires : Antilles ... États-Unis...

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